Voilà donc un moment de télévision dont internet fait des gorges chaudes depuis vendredi dernier, entre Twitt massif, groupes Facebook moqueurs et même désormais un site internet dédié. Le journaliste de France 2, Nathanaël de Rincquesen, a donc inventé dans sa revue de presse matinale de l’émission Télématin un nouveau genre vidéoludique, le meuporg (qui s’écrit MMMPORPG) et désigne en fait ce que les gens qui ne sont pas journalistes à Télématin appellent le MMORPG, sigle désignant les Massively Multiplayer Online Role-Playing Game.
En visionnant cet extrait de télévision, j’ai été surpris par l’usage de certains termes ou expressions comme « l’addiction à la vidéo » ou « se goinfrer ». Pour y voir plus clair et faire une rapide analyse discursive de cette séquence, j’ai donc retranscrit les propos du journaliste et le dialogue qui s’ensuit avec William Leymergie.
Chronique de Télématin du jeudi 18 mars 2010 : la revue de presse de Nathanaël de Rincquesen (diffusée en direct vers 7h24).
Nathanaël de Rincquesen : Un écran peut vite vous rendre accro et vous faire perdre les réalités de la vie quotidienne. L’addiction à la vidéo, plus précisément aux jeux vidéo, était au cœur d’un débat cette semaine à La Sorbonne. Libé nous parle ce matin de ce colloque consacré à la cyber-dépendance. Les spécialistes parlent de conduite addictive qui concernerait six à huit cent mille personnes chaque année en France. Un phénomène plutôt préoccupant raconte le journal. L’an passé, le service addictologie de l’hôpital Marmottan, c’est à Paris, a reçu 300 patients en consultation pour ce genre de problème, souvent des jeunes qui passent leur journée derrière un écran à se goinfrer des « meuhporgues » explique le journal…
William Leymergie : Comment ?
Nathanaël de Rincquesen : Les « meuhporgues » étant le nom barbare qui désigne les jeux de rôle en ligne auxquels on prend part avec d’autres compagnons virtuels.
William Leymergie : Les « meuhporgues »…
Nathanaël de Rincquesen : Ça s’appelle comme ça, j’suis désolé…
William Leymergie : Et ça s’écrit comment ?
Nathanaël de Rincquesen : Ça s’écrit MMMPORPG.
William Leymergie : Ah ouais !
Nathanaël de Rincquesen : Voilà.
William Leymergie : Bon, ben il vaut mieux le voir écrit…Hein !
Nathanaël de Rincquesen : Exactement !
William Leymergie : …que de le prononcer !
Nathanaël de Rincquesen : C’est difficile à dire !
***
Bon, l’exercice médiatique est connu : la revue de presse est une sélection d’articles qu’un journaliste résume à l’auditeur ou au téléspectateur afin de lui donner le pouls de la presse écrite nationale et régionale au petit matin. Certains sont très bons dans l’exercice, comme Frédéric Pommier qui anima celle de la matinale de France Inter jusqu’à l’arrivée de son nouveau directeur l’année dernière. Bien évidemment, la revue de presse épouse la circulation médiatique de l’information : avant d’arriver à l’antenne d’une télévision, un sujet a très généralement été traité par la presse écrite. La télévision ne fait en général qu’adapter au média télévisé une information repérée dans la presse écrite dont tout le travail a été de transformer un fait du monde sensible en événement, puis en information.
On sera tout d’abord intéressé par la syntaxe adoptée par le discours de Nathanël de Rincquesen : le texte est frappé d’une absence totale de conjonctions de coordination ; chaque phrase peut donc fonctionner indépendamment des autres et affirme ainsi un caractère quelque peu péremptoire qui assène une vérité. Là aussi, M. de Rincquesen ne fait que reprendre un ton et une syntaxe journalistique qui se sont imposés en France depuis une quinzaine d’année.
Pour appuyer son discours quelque peu alarmiste, le journaliste emploie des mots et des expressions qui renvoient tout d’abord à l’expertise scientifique et médicale : addiction, La Sorbonne, colloque, cyber-dépendance, spécialistes, conduite addictive, service addictologie, hôpital, consultation. Ces termes et les associations d’idées qu’ils suscitent légitiment aisément le propos des dangers du jeu vidéo, des risques de dépendance et de la prudence avec laquelle il faudrait aborder ce domaine du loisir. A ce vocable de l’expertise sont ajoutés des mots relevant du simple jugement de valeur : accro, perdre les réalités de la vie quotidienne, des jeunes, à se goinfrer des « meuporgs », nom barbare. La circulation de l’information de l’article à la séquence télévisée se retrouve ainsi dans l’expression « se goinfrer » (celle qui m’avait surpris), mais aussi « nom barbare » et « compagnons virtuels ». On la retrouve presque telle quelle dans une phrase de l’article de Libération écrit par Victor Matet, « Cyberdépendance : un enjeu en ligne de mire » où l’on peut lire au dernier paragraphe : « Soit, mais que faire quand un jeune perd la notion du temps à force de se goinfrer de MMORPG, nom barbare qui désigne les jeux de rôle en ligne auxquels on prend part avec un maximum de compagnons virtuels ? »
Il semble même que l’équipe d’Ecrans.fr, qui a également publié l’article, et qui compte très certainement dans ses rangs des joueurs de meuporg, ait pris une certaine distance vis-à-vis de l’article en ajoutant les tags suivants, teintés d’une certaine ironie : l’addiction, une fois de plus.
En résumant l’article de Libé, le journaliste de Télématin a d’une part opéré une reprise non-critique du point de vue du journaliste de Libé, et d’autre part éliminé quelques informations qui nous situent le contexte institutionnel de ce débat. En effet, cet événement a été organisé par Union régionale des associations familiales (Uraf) et les rectorats d’Ile-de-France (lire le dossier de presse) : il ne s’agit donc pas d’un colloque (qui est un événement universitaire obéissant à des règles bien précises d’appel à communication, de sélection des contributeurs, etc.), mais bien d’une table-ronde, d’une rencontre-débat qui vise à parler d’un sujet. Or, le dossier de presse de l’Uraf, qui indique que d’autres événements du même type ont été organisés sur le cannabis et l’alcool, précise que (p.3) : « Ces conférences ont rencontré jusqu’à présent un vif succès rassemblant beaucoup de parents et étant fortement relayé dans les médias, démontrant ainsi l’inquiétude des parents sur ces sujets d’addiction. » Puisque les médias relayent l’événement, cela démontre bien l’inquiétude des parents sur le sujet de l’addiction qui organisent donc des conférences pour parler du sujet que relaieront les médias… Le groupe d’associations familiales semble s’être positionné assez clairement sur le sujet en affirmant (p.4) : « La dépendance aux jeux vidéo et/ou à l’Internet correspond à une réalité clinique émergente. Elle ne concerne qu’un petit nombre de sujets, est encore mal évaluée et ne fait pas consensus chez les soignants. Nous nous interrogerons sur ce qui, dans les jeux vidéo, attire le regard sur un potentiel addictif. »
Finalement, l’accident syntaxo-sémantique du « Meuporg » – il ne m’étonnerait pas que la prononciation de M. de Rincquesen soit influencé par le mot cyborg et sa connotation robotique un peu péjorative – a comme effet bénéfique d’attirer notre regard sur la manière dont un discours social, porté par des représentants de la société civile (qui jouent là leur rôle), circule interminablement et sans jamais être remis en cause entre société et médias. Elle nous fait également craindre le pire quant à la qualité des informations généralistes relayées quotidiennement par les journalistes lorsqu’il s’agit de politique extérieure ou intérieure, de politique étrangère, d’information scientifique, etc.
Maintenant, la vraie question est : l’appellation générique meuporg va-t-elle faire long feu ? Ou, au-delà du phénomène du mème, va-t-elle être happée par la communauté des joueurs de meuporg comme un signe de connivence et de résistance aux discours médiatiques stigmatisants ? To be continued…