A la rencontre des lecteurs du quotidien 20 minutes

8. février 2011 Catégorie Jeu-Re-Cherche

J’ai eu le plaisir d’être convié par la rédaction web du quotidien d’information 20 minutes à échanger avec les internautes lors d’une session de questions-réponses endiablée. Je vous recopie ci-après la teneur de nos échanges lors de cette session qui a eu lieu à Paris, le 8 février dernier, dans les locaux de la rédaction.


Quel héros de jeux vidéo n’a pas encore été adapté au cinéma et que vous verriez bien dans un film hollywoodien?
Lionel34

Je serais curieux de voir une adaptation en prise de vue réelle de la franchise Pokémon. La longévité de la série et sa popularité auprès de presque deux générations de joueurs en ferait un presold project rêvé pour une major hollywoodienne. Maintenant, il faudra, pour le studio savoir composer avec les exigences et le goût du contrôle total de Nintendo. Par ailleurs, je suis toujours curieux de voir comment les scénaristes hollywoodiens se débrouillent, avec plus ou moins de réussite, d’adaptations improbables : l’adaptation de The Sims est ainsi annoncée depuis quelques années dans les gazettes professionnelles. Comment les scénaristes vont-ils pouvoir traduire en un récit cinématographique la multitude de micro-récits et d’événements qui composent une partie du plaisir de jeu de cette simulation de vie?

Tron Legacy est-il une bonne suite? Je ne l’ai pas encore vu mais il me semble que tous ceux qui l’ont vu en avant-première disaient que c’était un film très moyen? Pourquoi sortir un film si moyen près de 30 ans après le premier qui a marqué le genre?
Gaëlle

Je laisse le soin aux critiques de cinéma et aux spectateurs qui l’ont vu de formuler leur appréciation du film. En revanche, il est intéressant de revoir débouler ainsi un film vieux de 28 ans dans le paysage cinématographique contemporain. Le voir ainsi réapparaître aujourd’hui sur les écrans témoigne certainement de la vitalité du film original dans les imaginaires, oserais-je dire de son statut de « film culte » au sein de ce qu’on appelle désormais la culture geek.

La réputation de TRON s’est certainement construite au fil des ans en raison de sa rareté: peu ou pas de diffusions télévisées, une exploitation vidéographique sur vidéocassette dans les années 1980 et la politique du Disney Vault qui limite grandement les exploitations du film en salle après leur sortie initiale, mais également sur support cinématographique. Le film originel est entouré d’un voile de mystère, d’une certaine aura que Disney cherche à réexploiter aujourd’hui.

TRON manifestait à l’époque le goût avant-gardiste de Walt Disney lui-même pour l’anticipation et le monde du futur (sous le mythe moderne du progrès) – qu’il concrétisa par la création en Floride de l’EPCOT Center (Experimental Prototype Community Of Tomorrow) à la toute fin de sa vie. On retrouve dans le film de 1982 des propositions esthétiques qui rappellent indéniablement les effets visuels récompensés par un Oscar utilisés lors des voyages en lit-volant du film L’apprentie sorcière (Bedknobs and Broomsticks), produit par Disney et réalisé par Robert Stevenson en 1971.

Il est vrai que TRON L’héritage nous parle d’un monde de l’informatique et du jeu vidéo tel qu’il était en 1982 : bicolore, dépouillé, peu figuratif, limité à un écran et une ou deux actions de jeu.

Combien estimez-vous le nombre de pixels qui meurent par jour ?
Ganesh2

Difficile à dire, peu de données ont été produites sur le sujet. Mais certainement quelques millions chaque année. Ayons une pensée pour eux… ;-)

Quels réalisateurs ont le plus la culture jeu vidéo selon vous?
Barbie

Je crois qu’on assiste là à un effet générationnel. Ce rapport à l’image propre au jeu vidéo « contamine » progressivement une culture de l’image qui court de l’art pictural à la télévision, en passant par le cinéma et la télévision. Je vois par moment dans le travail de réalisateur comme Christophe Gans, les frères Wachowski ou Louis Leterrier des références aux jeux vidéo, à son esthétique parfois explosive, à ses situations ludiques, à ce qui fait son spectaculaire. La réutilisation du ghost propre aux simulations de courses se retrouve ainsi dans une séquence du début de Speed Racer.

Qu’est ce que vous pensez de l’ampleur des machinimas? Une machinima est un métrage fait à partir d’un moteur graphique d’un jeu… Précisions: voir l’article wikipédia du terme machinima….
Oromisor

C’est un bel exemple du goût du détournement qui est à l’origine même du jeu vidéo. Les premières formes de jeux vidéo sont des détournements de supercalculateurs à qui l’on fait afficher des graphismes dans une forme ludique. Les premières consoles de salon dans les années 1970 se sont attelées à détourner la prise antenne des postes de télévision de leur usage premier (recevoir un programme de télévision) pour faire afficher autre chose à l’écran. Dans le machinima, je retrouve cette dynamique de détournement d’images de jeux vidéo ou de moteurs graphiques de jeux pour créer autre chose et revenir à une forme narrative plus classique. Je suis étonné de voir que cette esthétique propre au machinima – je pense là à ceux dérivés des Sims - est réutilisée par la télévision, pour des spots publicitaires d’un opérateur téléphonique comme MTV ou pour des reconstitutions d’événement d’actualité à la télévision chinoise (le fait divers autour du golfeur américain Tiger Woods).

Le jeu vidéo Tron qui va sortir est une adaptation du film qui, lui même, est un film autour du jeu vidéo. Est ce qu’on risque pas de créer une boucle infinie qui débouche sur un trou noir?
Grandlap

Un trou noir, mmmmm… En tout cas, il est arrivé à quelques reprises qu’une adaptation cinématographique d’un jeu vidéo soit adaptée… en jeu vidéo. Street Fighter The Movie, Double Dragon et dans une certaine mesure Prince of Persia ont fait ce curieux aller-retour. C’est presque une application jusqu’à l’absurde des processus de diversification et de création de valeur sur des produits dérivés mis en place par Hollywood dans les années 1970. En revanche, je ne suis pas sûr que la majorité des spectateurs qui se soient rendus en salle pour voir le film Prince of Persia aient conscience que le film ait été l’adaptation d’un jeu vidéo : à mon avis il se sont davantage rendus en salle pour voir 1) Jake Gyllenhaal 2) un film des producteurs de Pirates des Caraïbes 3) un film d’aventure. La dimension vidéoludique est assez vite effacée, même de la communication des services marketing qui travaillent pour le film. Il ainsi étonnant de voir que dans les interviews données par Mila Jovovich sur les derniers Resident Evil la question du jeu vidéo source n’est même plus évoquée! La série de films est ainsi devenue une franchise quasi autonome.

J’ai cru comprendre sur facebook que tu avais apprécié sans plus Tron Legacy. Moi je me suis régalé, Je l’ai trouvé fidèle au premier et très second degré (Je ne suis pas ton père ;) ) Est-ce que finalement on a pas trop mystifié le premier dans la presse et les milieux autorisé sans l’avoir vu? Les deux me font pensée à des pieces de théatre un peu surjoué, parceque dans un mon numérique.
Marc

J’ai trouvé le film un peu ennuyant, en effet. Et un peu à côté de la plaque… Il nous parle d’un temps révolu de l’informatique et du jeu vidéo qu’il nous présente comme hyper-moderne. J’ai trouvé la réflexion un peu paresseuse sur ce qui s’est passé entre 1982 et aujourd’hui. Le monde de TRON reste un système fermé alors que nous sommes depuis un bon moment à l’air du réseau, de l’interconnectivité. Finalement, le film de 1982 a gagné en charme en raison de ses limitations techniques de l’époque. Je trouve que sa lenteur est finalement assez touchante. Et puis, je trouve que le cinéma hollywoodien contemporain a bien du mal à savoir quoi faire de sa débauche de compétences techniques et de performances visuelles. Devant les courses de Light cycles de TRON Legacy, je me suis un peu trouvé comme devant les combats d’autobots et de decepticon du Transformers de Michael Bay : paumé et gavé. Il y a des vraies question de mises en scènes qui semblent échapper à ces réalisateurs. Il serait intéressant de comparer la course de light cycles avec les séquences de Rollerball, de Norman Jewison.

Bonjour,
Quel est le meilleur duo jeu vidéo/ film selon vous? ( Resident Evil n’étant pas une réponse valable) Je souhaiterais me renseigner sur les origines du retro gaming, comment expliquez vous le succès du rétrogaming ?
Pensez-vous que la relation entre jeux vidéo et films soit prolifique? Selon vous quels sont les jeux qui forment le socle de la culture rétro ( Mario,Zelda, double dragon…?)
MrBouclesdor

Je dirais Scarface et Grand Theft Auto. Finalement, beaucoup de jeux hors adaptation savent s’emparer de façon bien plus convaincante de la manière dont nous nous immergeons dans la fiction cinématographique, dont nous nous attachons à certains personnages, dont nous jouissons de certaines situations… Sur le retrogaming, un sociologue serait plus avisé que moi pour vous répondre. De ma pratique propre (je collectionne les vieux jeux), j’y vois une possibilité pour l’enfant devenu adulte – et possédant un certain pouvoir d’achat – de se constituer un univers d’objets longtemps rêvé et devenu enfin accessible. Je m’émotionne toujours devant une cartouche Game Boy croisée en brocante. Et vous ?

Adapter en jeu vidéo la suite d’un film qui s’inspirait de l’univers des jeux vidéo, est-ce que ce n’est pas une fuite en avant un peu vaine?
Et, alors que le premier Tron était très novateur à son époque, il a donné naissance à une licence de moins en moins inspirée. Est-ce que finalement ce n’est pas une magnifique métaphore de l’industrie du jeu vidéo où il n’y a quasiment que les suites de moins en moins originales qui font de bonnes ventes et chaque succés est décliné jusqu’à épuisement du filon?
Romain

J’ai eu le sentiment en voyant TRON Legacy que le scénario louchait beaucoup du côté des Matrix. La caractérisation des personnages suit assez fidèlement un schéma proposé par The Matrix : Sam Flynn ressemble à Neo, Kevin Flynn à Morpheus, Clu à l’Agent Smith, Quorra à Trinity, Castor aux jumeaux albinos d’un point de vue visuel et au Merovingien (Lambert Wilson) d’un point de vue narratif. Maintenant, les idées neuves sont rares et tous les domaines de l’imaginaire recyclent et tentent, avec plus ou moins de génie, de réinventer des recettes anciennes.

Tu pourrais nous donner quelques exemples de jeux qui ont des « qualités cinématographiques »?
Juvisy

J’ai eu l’occasion de repenser à Banjo-Kazooie (Nintendo 64, 1998) récemment à l’occasion du podcast Que le Grand Geek me croque. Et j’y vois beaucoup de choses qui me rappellent le cartoon des années 1940, celui de Tex Avery et des studios Warner. L’attachement à un duo comique, la définitions des personnages aux caractères opposés, le côté régressif me projette vers des figures du cartoon comme George et Junior. Sinon, évidemment, ce que Rockstar peut proposer autour de GTA, Red Dead Redemption et du désormais très attendu L.A. Noir semble démontrer la capacité de ses développeurs à renouveler, presque à repenser, les genres emblématiques du cinéma hollywoodien. Il y a toute à la fois une fidélité aux codes du genre, une réutilisation de ses stéréotypes, de ses morceaux de bravoure et une reformulation du rapport à ces univers imaginaires. Pour ma part, j’aime rouler la nuit dans le Liberty City de GTA IVen écoutant la station The Journey.

Dans les versions anglaises de certains jeux, des acteurs réputés (par exemple John Cleese dans Fable 3 ou Robert Carlyle dans Castlevania:Lords of Shadow) prêtent leur voix aux personnages. Pour les versions françaises, pourrait-on voir la même chose? Est-ce les techniques de doublage (ciné/jeu) sont les mêmes?
Duogo

Pour ma part, je souhaiterais déjà que les éditeurs nous proposent systématiquement les versions originales des jeux (américains ou japonais) pour pouvoir jouir du Voice Acting de la distribution originelle. C’est toujours frustrant de jouer à Yakuza avec des voix américaines ou au Parrain sans les voix américaines. Certes, il y a toujours l’import, mais il semble qu’un écart culturel existe là entre les attentes des joueurs et les politiques de localisation des éditeurs. C’est une forme de respect de l’oeuvre originale qui ne semble pas préoccuper la majorité des éditeurs.

Une « suite d’une suite d’une suite » est-elle plus pénible (selon toi) en jeu vidéo ou en film?
InkS

C’est du cas par cas. Je trouve par exemple que le meilleur Flic de Beverly Hills est le troisième : un grand film politique sur les Etats-Unis d’Amérique. Vraiment.

C’est quoi la principale difficulté d’adapter un jeu vidéo en film? Pourquoi les adaptations de film en jeu vidéo sont-elles aussi mauvaises?
Benlacart

La principale difficulté, c’est souvent de rendre narratif un contenu source qui ne l’est pas ou trop peu. C’est pourquoi les jeux vidéo adaptés en films s’inspirent à la base de genres très reconnaissables : l’horreur (Resident Evil, Silent Hill, Doom), l’aventure (Tomb Raider), le film d’arts martiaux (Street Fighter, Mortal Kombat, Tekken)… Tout l’enjeu pour les scénaristes est alors d’étoffer narrativement ces univers et d’y construire des images. J’ai récemment échangé avec un des scénaristes de Super Mario Bros. qui me disait qu’il n’avait pas joué aux jeux à l’époque pour écrire le scénario du film (l’acteur principal n’a lui-même appris qu’après le tournage qu’il jouait dans l’adaptation d’un jeu vidéo). La commande du studio était simple: écrire un film à la manière de Ghostbusters ! Ce qui peut expliquer New York et l’accoutrement de nos deux héros…

Mot de la fin
Merci pour vos nombreuses questions et désolé de n’avoir pas pu répondre à tous. Poursuivons le débat dans les commentaires de la page et sur mon blog jeuvideal.com ainsi que sur Twitter @AlexisBlanchet. A très bientôt et vive les pixels !

1 commentaire »

1 commentaire sur cet article»

Comment by Ariane | 12 février 2011 @ 22:12

Un très bel échange, en effet! J’ai appris plein de choses sur ce monde des jeux vidéo que je connais vraiment mal! Je m’en doutais un peu, mais quand même, qu’est-ce qu’il s’en est passées des choses, entre 1991 (la dernière fois que j’ai eu une manette de jeu vidéo en main….c’était la marque Nintendo, mais je ne me souviens plus du modèle) et 2010 (lorsque j’ai à nouveau tenu une manette, cette fois-ci, pour une Xbox 360)! J’espère pouvoir explorer un peu plus cet univers, une fois que j’en aurai terminé avec ma propre thèse sur la réception des animes! ;-)


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